
Cette interview est tirée de l'artbook Daizenshû 1 "Complete Illustrations" (sorti en 1994 au Japon), également parut en France chez Glénat.
Ce livre est un recueille d'illustrations couleurs, de l'auteur du manga, Akira Toriyama. On y retrouve donc la majorité de ses travaux sur DB étalés sur plus de dix ans, de 1984 à 1995. En fin d'ouvrage on retrouve cette interview qui va nous en dire plus sur ses inspirations et ses méthodes de travail.
Cet ouvrage étant une sorte de bible illustrée de Dragon Ball, nous allons cibler l'interview autour d'un seul et unique thème : votre univers graphique. Pour commencer, nous souhaiterions savoir si vous avez sciemment changé votre dessin entre les parutions de Docteur Slump et de Dragon Ball, et si oui, pourquoi?
Toriyama Akira : En général, j'ai tendance à adapter mon dessin au scénario. Je ne supporte pas de faire deux fois de suite la même chose. J'aurais pu dessiner Dragon Ball à la manière de Docteur Slump, mais le dessin n'aurait pas collé à l'histoire. Un exemple pratique : les combats dans Dragon Ball. Plus ils faisaient rage plus il fallait que mon trait devienne simple et anguleux pour être efficace. Avec un trait plus arrondi, à la façon de Docteur Slump, ça n'aurait pas aussi bien fonctionné. Et puis de tout façon, à la base, j'ai l'esprit tordu. Quand je reçoit une lettre d'un lecteur qui m'explique que mon dessin est devenu trop anguleux et qu'il préférait mon ancien style, ça me pousse presque à en rajouter... (rires)... A l'origine, j'étais plus un illustrateur qu'un mangaka, c'est pourquoi il m'a été difficle d'apprendre à dessiner des personnages en mouvement. Je dois vous avouer que les premières scènes du Tenka Ichi Budôkai ont été un véritable calvaire pour moi.
On dit que dans votre atelier vous n'avez aucune documentation... Alors justement, de quoi vous êtes vous inspiré pour dessiner ces premières scènes de combats?
Humm... Comment j'ai fait ? Mon propre-amour m'interdisant de m'inspirer d'autres manga, je me suis souvenu de films qui avaient marqués mon enfance.
Vous trouvez encore le temps d'aller au cinéma?
Plus depuis que j'ai des enfants. Par contre, j'essaie d'enregistrer la majorité des films qui passent à la télé, tous genre confondus. Je peux ainsi les visionner en travaillant. Dans ces conditions, il vaut mieux éviter les films sous-titrés... (rires). Je juge aux sons les scènes qui me paraissent dignes d'intérêt. Quand un film m'intéresse vraiment, je les regarde en entier, mais pour les autres je laisse la bande défiler.
Pour le scénario de Dragon Ball, vous-êtes vous inspiré de certains de vos films cultes?
Non, pas spécialement. C'est plutôt le côté visuel qui m'intéresse. Par exemple, pour une scène d'explosion, il n'y a pas qu'un simple boum, mais un flash lumineux juste avant... C'est ce genre de détail qui sert à enrichir mon univers graphique.
Le style de narration employé dans Dragon Ball est tout de même très cinématographique...
Il est vrai que je suis un fanatique des films de Jacky Chan, et du rythme qui y est imposé. Pour les scènes de combats, il est difficile de trouver une meilleure référence. Pour le reste, je ne me documente que lorsque je dois dessiner des voitures ou des avions. Dans ce cas précis, l'étude de maquettes en volume m'est précieuse...
Tous les lecteurs sont impressionnés par votre faculté à déformer des modèles de voitures existants pour donner naissance à des véhicules hors du commun...
Lorsque j'essaie de reproduire précisemment un véhicule existant, cela me prend énormément de temps. Il faut avoir le sens du détail. Par contre, si je décide de déformer ou de modifier la réalité, tout devient simple. En clair, je choisis toujours la solution de facilité pour me débarasser au plus vite de mon boulot! ...(rires)... Plus sérieusement, comme mon manga est traité de façon humoristique et que les personnages principaux sont eux-mêmes caricaturaux, il doit en être de même pour ce qui les entoure.
Dans Dragon Ball, en plus des véhicules déformés, on remarque bon nombre de machines tout droit sorties de votre imagination...
C'est lorsque j'invente, que j'innove, que je prends le plus de plaisir! (rire). Même mes créations les plus folles, j'essaie de les crédibiliser en ne laissant rien au hasard. Je les conçoient comme si elles étaient destinées à fonctionner dans la réalité.
Revenons plus spécifiquement à votre dessin, et en particulier à vos mises en couleurs. Comment procédez-vous?
J'utilise une gamme d'encre prêtes à l'emploi nommée "Ruma", c'est une dessinatrice de Shôjo manga qui me l'a conseillé il y a quelques années. Auparavent, j'utilisais une encre que je devait étaler sur une assiette pour la diluer avec de l'eau avant de pouvoir l'utiliser. C'était long et fastidieux.
Quelle est votre couleur préférée?
Le vert ! Le vert foncé italien, mais aussi le jaune et l'orange.
Le jaune et le orange, ce sont les couleurs du dogi de Gokû...
Exact, mais je ne les ai choisi que parce que ce sont celles que portent les moines Shaolin, pas par goût personnel. Ce sont les couleurs du bonheur.
Comment créez-vous vos personnages?
Pour commencer, je pense plus à une histoire, à un univers, qu'à un personnage. Il faut d'abord créer l'ambiance, ensuite les personnages s'imposent d'eux-mêmes. Parfois, il m'arrive après coup de regretter la naissance et l'aspect de certains de mes héros. Cell par exemple, mais c'est plus par fainéantise qu'autre chose. A Chaque fois que je crois avoir terminé une histoire où il apparaît, je me rend compte que j'ai oublié de matérialiser les taches qui couvrent son corps. Je n'aime guère les personnages dont le design nécessite l'application de trames adhésives, surtout lorsque je doit les mettre en place moi-même...(rires)...
La couleur des vêtements de vos personnages, vous l'étudiez longuement à l'avance?
Bof... Je fais plutôt ça au feeling, et comme je ne regarde presque jamais mes anciens dessins, il arrive que les couleurs varient sensiblement d'un planche à l'autre...
Lorsque l'on jette un regard chronologique sur vos oeuvres, cela permet de bien observer l'évolution de votre style au fil des années...
Je crois que cette évolution s'est faite d'une manière naturelle, sans que je m'en rende compte. Mais chaque fois que je revois un de mes livres déjà parus, je me dis que mon dessin comme mes couleurs sont médiocres.
Vraiment ?!
Si j'avais plus de temps, je n'hésiterais pas à tout refaire. (rires)...
Vos couleurs aussi ont évolué...
En 1989, en tant que metteur en scène j'ai réalisé un dessin animé intitulé Kosuke et Rikimaru, et cela m'a servit à puiser dans les techniques d'animation pour les mises en couleurs et l'utilisation des ombres et de la lumière. Ce fut un véritable tournant dans ma carrière.
Quand vous réalisez une illustration, faites-vous le dessin au noir et la mise en couleurs d'une seule traite?
Généralement oui. Quand je commence une illustration, je me concentre au maximum, je n'entends plus rien autour de moi. Je ne peux rien faire d'autre tant qu'elle n'est pas aboutie.
Pour terminer, quelles sont vos illustrations préférées de Dragon Ball?
Celle où Gokû et Gohan chavauchent une espèce d'autruche Harley Davidson.
Une seule, c'est tout?!
Sur le plan de la composition et des couleurs, je crois me souvenir que c'est effectivement la seule... Mais vous savez, cela n'est pas étonnant, venant de quelqu'un comme moi. J'ai une nature passionnée et ce que j'aime par-dessus tout, c'est le changement, l'inattendu. Il faut sans cesse se remettre en question pour progresser. La pire chose serait que je me lasse de mon travail. C'est pourquoi je me force à faire des erreurs afin de toujours garder une marge de progression...(rires)...
Merci de nous avoir accordé un peu de votre précieux temps.
Interview réalisée le 21 avril 1995, Hôtel Yamanoue |